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Isabelle Demongeot, la championne concourt pour libérer la parole

L’ex numéro deux du tennis français débute une série de conférences/débats autour du harcèlement et des violences sexuelles dans le sport, sur la scène de la salle Félix Martin à Saint-Raphaël. Abusée sexuellement pendant neuf ans par son ancien entraîneur de ses 14 à 23 ans, elle se bat pour la libération de la parole et la mise en place de mesures de prévention auprès des parents, entraîneurs et enfants.*

 

Elle a le regard empli de la combativité d’une championne, le regard en quête de résilience d’une survivante et aujourd’hui un regard tourné vers l’avenir.“Après 27 ans de rejet de la société, j’ai envie de regarder devant positivement, j’ai envie de passer les bonnes énergies, d’aider les victimes et globalement aider à améliorer le processus de lutte contre ces violences.” Un processus qu’elle a déjà entamé en 2007 avec Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé, de la Jeunesse et des Sports. Seulement entamé car l’omertà n’est pas complètement levée, la société n’est pas capable de comprendre l’ampleur de la pédophilie dans le sport. En décembre 2019, face à l’enquête du média d’investigation Disclose, et la vague MeeToo, le sujet entre véritablement dans le débat public. Une deuxième vague de combat s’enclenche pour Isabelle Demongeot.

Vous avez publié votre livre « Service volé » en 2007, depuis il y a eu le mouvement #MeeToo dans le sport, puis le film adapté de votre livre sorti en octobre 2021. Qu’est ce qui a changé depuis que vous avez pris la parole pour la première fois, il y a 15 ans ?

C’est le regard des gens vis-à-vis de moi, et ça fait du bien ! On me soutient, on me fait des sourires, on me demande comment je vais et on me dit : “Mais quel parcours, quel combat, on ne s’était pas rendu compte de tout ça !”. Il faut se rendre compte que des années ont passé. Quand ce médecin me réveille, me demande quand est-ce que j’ai été violée, combien de temps, mon cerveau ne le sait pas. Quand je sors de chez ce médecin, et que j’appelle un avocat, c’est le début d’une année que je passe à écrire. Je me dis que la première fois c’était à Roland Garros, je reprends mes cahiers avec mes résultats, et là je constitue. Telle année, telle année, telle année, putain mais je me suis faite violée pendant neuf ans (sic). Et quand le premier article de journal où on apprend qu’il (ndlr : Régis de Camaret) a été arrêté, je sortais dans la rue et les gens regardaient tous par terre, ils n’osaient pas me regarder en face.

 

Aujourd’hui, auprès des fédérations, qu’est ce qui est entrepris concrètement, est-ce que vous avez constaté une évolution ?

Avec notre Fédération Française de Tennis (FFT), ça a bien avancé sur un programme avec une cellule d’assistance qui a été mise en place. Les plus grosses fédérations comme le football ou le handball sont en train de réagir, il y a bien 5-6 fédérations qui étaient en train de réfléchir à mettre en place des cellules. Mais ça demande de l’argent et les elles ne sont pas toutes riches. Si on va jusqu’aux 120 fédérations, je ne pense pas que tout le monde soit au même point. Je me rappelle très bien au début de mon parcours, quand avec Roselyne Bachelot, on a mis en place le programme de lutte contre les violences sexuelles, à la sortie de mon livre, c’était une catastrophe internationale. Il a fallu parler et réunir tous ces gens-là. Ça dérangeait tout le monde du sport. Pour ces gens c’était : « Qu’est-ce qu’elle en train de foutre un bordel monstrueux !”(sic) Finalement, les affaires sont tombées, et le ministère chargé des Sports comptait plus de 600 affaires de violences au 31 décembre 2021.

 

Le travail auprès des fédérations est-il seulement à son commencement ?

Les entraîneurs sont désormais formés sur ces questions. Le travail est en cours mais nous allons donner un gros poing pour le faire avancer. Je pense qu’avec les Jeux Olympiques à Paris en 2024, on n’a pas le choix, on se doit d’être un pays qui a fait un grand nettoyage. Il faut s’appuyer sur des expériences, il y en a d’autres qui vont pouvoir le faire à ma place parce qu’on a toutes besoin à un moment donné de témoigner.

 

Aujourd’hui, après des années de combat, où vous situez-vous, quelle est la prochaine étape ?

Je ne me vois plus raconter mon histoire tous les jours, c’est pour ça que je n’ai pas voulu monter une association en aide aux victimes. Je veux aider, mais plutôt pour faire avancer les lois, je veux interpeller l’Élysée. Je veux qu’on avance juridiquement sur les propositions de mon avocate, Maître Colombani (ndlr : sortir d’une procédure inquisitoire pour une procédure accusatoire, rendre imprescriptibles les viols commis sur les enfants, modifier le système de réparation et d’indemnisation, revoir la loi Schiappa qui a fixé le seuil de non-consentement à 15 ans). Le 9 mars 2022, la 3ème convention nationale de prévention des violences dans le sport a réuni le ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, celui chargé des Sports, celui de la Justice et celui chargé de l’enfance et des familles. Elle a permis de faire avancer certains points mais on a toujours l’impression que tout ça est traité entre eux. Il faut qu’on serve à élargir le débat, dans les villes, dans les villages, dans les clubs, il faut aller sur le terrain ! 

 

98% des victimes d’agressions sexuelles dans le milieu sportif sont des mineurs. Il y a un seul coupable, le prédateur en question, mais en tant que parents, que peut-on faire pour prévenir de ces crimes ?

Je pense qu’il faut communiquer avec son enfant, entre parents, avec l’entraîneur, et mettre en place des actions concrètes. On a réfléchi à des solutions comme l’instauration d’un pacte de confiance entre le sportif, l’entraîneur et les parents. Il ne faut pas avoir peur d’expliquer, même crûement, à son enfant ce que c’est qu’un viol, qu’il ne s’agit pas d’une caresse mais d’une pénétration. Et puis je propose aussi l’idée des binômes d’entraînements pour ne pas que l’entraîneur soit seul avec l’enfant. Il faut que tout le monde prenne ses responsabilités et c’est tout de même une affaire d’adultes. L’enfant a beau parler, mais c’est un adulte qui dépasse les limites, et les limites peuvent être posées dans ce pacte.

 

Quel est votre rôle et votre relation avec la Fédération Française de Tennis ?

Je suis intégrée sur un programme de trois ans. Je suis experte en violences sexuelles et en tennis. Je vais intervenir dans les clubs, dans des réunions d’enseignants avec la projection du film. On réfléchit à un événement sur Roland Garros, au moment de la journée mondiale contre les violences faites aux femmes, le 25 novembre. On va me donner carte blanche pour monter des événements, et il y a plein de choses à faire. J’ai pensé à faire venir des actrices à un moment, comme Julie de Bona, qui joue mon rôle, ou Florence Pernelle, qui joue le rôle de ma maman, pour qu’elles partagent ce qu’elles ont ressenti pendant le tournage.

* Son livre « Service Volé – Une championne rompt le silence« , publié en 2007, ressort dans une version actualisée fin mai 2022. L’édition de poche aux éditions « Michel Lafon » sera lui, disponible au second semestre.

Par Eloïse Esmingeaud – Photo : DR