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Richard Berry, « Remettre en question un regard parfois primaire »

L’acteur Richard Berry sera sur les planches du théâtre Le Forum ce 10 février pour Plaidoiries. Une pièce dans laquelle il endosse le costume d’avocat et plaide cinq grandes affaires ayant marqué la France. Avec, en toile de fond, la volonté de donner à réfléchir et changer le regard des gens, comme ces affaires ont pu le faire en leur temps.

 

 

Comment vous-êtes vous préparé pour cette pièce ?

Il y a deux aspects. Le premier, c’est le choix des plaidoiries elles-mêmes. Dans un premier temps, nous nous sommes concentrés sur des faits de société majeurs qui ont choqué, marqué la société française par leur violence, leur histoire aussi, comme pour l’avortement. Historiquement, c’était un délit avant la plaidoirie de Gisèle Halimi. Ce sont des faits de société majeurs qui se sont, à un moment, retrouvés dans des événements de justice et que les avocats ont pris ces faits de justice, les ont plaidés, et ont fait évoluer le regard de la société mais aussi les lois. Le regard qu’on avait sur le déni de grossesse a quelque chose de très rétrograde en France, on avait du mal à comprendre la façon dont une femme pouvait ne pas avoir conscience du fait qu’elle était enceinte. Sur l’avortement, il y avait une oppression terrible qui pesait sur les femmes. Ou la peine de mort, avec Ranucci, même si la plaidoirie de Lombard n’a pas réussi à sauver sa tête, mais c’est un des éléments qui va faire que quelques années plus tard, Badinter va réussir à faire passer cette loi. Je pense aussi à la plaidoirie de Mignard, dans l’affaire de Zyed et Bouna. L’idée est aussi éclairer les spectateurs sur une affaire dont ils ne connaissent pas vraiment les tenants et aboutissants. Quand on connait vraiment la nature des événements, tels qu’ils se sont déroulés ce fameux 27 octobre 2005, on comprend mieux la réaction viscérale, naturelle, de cet embrasement des banlieues lié à cette injustice terrible concernant ces gamins. Cela permet de remettre en question un regard parfois facile, primaire sur des événements, et personnellement, en tant que citoyen, ça m’intéresse de contribuer à cela, en rendant ces plaidoiries populaires.

Vous êtes-vous plongé dans ces dossiers pour préparer ce rôle ?

Par expérience, il se trouve que j’ai vécu ces plaidoiries. J’ai un certain âge, je me souviens bien de l’affaire Ranucci. J’avais le même âge que lui et j’avais été scandalisé que ce gamin soit guillotiné. J’étais un peu comme tout le monde, je condamnais Véronique Courgeau, je ne voulais même pas faire la plaidoirie au départ. Et puis, quand on y entre, qu’on se plonge dans l’affaire, on se rend compte qu’il y a quelque chose à faire. Car cela peut aider à faire évoluer la mentalité et la vision des gens, dont je fais partie. Je me méfie beaucoup aujourd’hui, où on voit à quel point les gens marchent dans les fake news. Aujourd’hui, n’importe quelle accusation fait vérité. 

En quoi ces plaidoiries ont fait évoluer votre regard sur ces affaires-là ?

Ça m’a donné à réfléchir sur ce qu’on me dit, sur ce que j’entends autour de moi, sur la façon dont l’information est diffusée dans les médias. Donc à prendre du recul et ne pas me laisser conditionner par ce qu’on peut dire de manière générale dans la presse ou les médias. Il est important de prendre du recul, de se méfier, de réfléchir. Souvent, les mots que j’utilise avec vous, ce sont des mots qu’utilise Henri Leclerc dans sa plaidoirie sur Véronique Courjault, où il dit qu’on va réfléchir, qu’on va éclairer les faits d’un regard différent. C’est donner à penser et peut-être à remettre en questions des idées reçues.

Quelle est la part de réel et la part de fiction qu’on retrouve dans ces plaidoiries ?

On essaie de s’approcher au plus près possible de la vérité. On contextualise avec des vidéos pour expliquer l’affaire qu’on va traiter, ensuite je fais ma plaidoirie, dont on a extrait certains éléments un peu rébarbatifs, comme les références aux lois, les cotes, les noms des experts, etc. On allège un peu, on enlève des effets répétitifs sur des plaidoiries qui durent parfois deux heures et là j’ai des plaidoiries qui durent jusqu’à 15-20 minutes ! On va à l’essentiel de la plaidoirie, on est quand même dans une approche extrêmement réaliste, au plus près de la vérité. Je plaide tel que je ressens l’affaire et je m’identifie le plus possible à l’avocat qui a plaidé cette affaire au moment où il a eu à le faire. On est très proche d’une certaine vérité. On essaie de garder la quintessence de ce qui, à notre avis, a fait l’affaire, c’est-à-dire a fait évoluer la société sur l’affaire.

Avez-vous assisté à des plaidoiries pour préparer cette pièce ?

Oui, parce que ça m’intéresse beaucoup, mais je n’ai pas essayé de m’inspirer de la gestuelle de l’un ou de l’autre. C’est la plaidoirie elle-même qui inspire la gestuelle. C’est ce que je suis en train de faire au moment où je le dis qui motive ma gestuelle. J’essaye d’être dans ma vérité d’acteur, d’être humain, qui s’identifie à tel ou tel avocat, quand il essaye de sauver sa tête ou expliquer les faits. Je suis dans ma vérité, et je pense que c’est aussi ce qui touche les gens. Une des plaidoiries qui m’avait marqué est celle d’Alain Jakubowicz dans le procès de Klaus Barbie. C’est une plaidoirie que je ferai dans le prochain spectacle. Tout le monde peut la voir puisque c’est un procès de crime contre l’humanité, donc la plaidoirie a été enregistrée. Elle est extraordinaire et m’avait complètement bouleversé, dans un endroit où il y avait 17 ou 20 parties civiles, c’était assez impressionnant. Les procès de crime contre l’humanité sont très puissants. 

 

Plaidoiries /

Dans cette pièce, Richard Berry revient sur 5 affaires particulièrement marquantes dans l’histoire de France. Il y interprète les plaidoiries de procès liés à des faits de société, allant ainsi de la défense de l’avortement en 1972 à l’affaire Zyed et Bouna en 2005, en passant par la condamnation à mort de Christian Ranucci en 1976, le procès Maurice Papon en 1997 ou encore l’acte infanticide de Véronique Courjault ayant levé le tabou du déni de grossesse.

 

Propos recueillis par Romain Chardan – Photos : Céline Nieszawer